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Haïti : la paix suspendue entre deux abîmes

Il est des mots que l’on prononce trop rapidement, comme pour tenter de conjurer le réel. En Haïti, la paix fait partie de ces mots-là. À force d’être invoquée elle finit par ressembler à une promesse creuse flottant au dessus d’un pays qui lui continue de vaciller. Pourtant au cœur du tumulte une question cruciale s’impose. À quelles conditions une paix véritable peut elle émerger lorsque celle ci repose sur une double fragilité. D’une part la réconciliation entre les gangs et le peuple et d’autre part la capacité de l’État à répondre à ces mêmes groupes armés sans perdre son âme ni son autorité.

La première fragilité est sociale. Elle concerne la relation profondément abîmée entre les groupes armés et les communautés qu’ils dominent. Car ces groupes armés en Haïti ne sont pas des entités abstraites. Ils sont souvent composés de jeunes issus des mêmes quartiers qu’ils terrorisent aujourd’hui. Ce sont des enfants du manque des produits d’un État absent d’une école défaillante et d’un marché du travail inexistant. Mais cette proximité ne doit pas masquer la violence. Elle la rend au contraire plus cruelle. Comment demander à une mère de se réconcilier avec celui qui a kidnappé son fils. Comment reconstruire du lien là où la peur est devenue un langage quotidien.

Toute tentative de dialogue ou d’amnistie implicite pose alors un dilemme moral vertigineux. D’un côté l’urgence de faire taire les armes pousse certains à envisager des formes de négociation. De l’autre la justice ou ce qu’il en reste exige des comptes. Entre les deux le peuple haïtien est pris en étau sommé de pardonner sans avoir obtenu réparation invité à oublier sans avoir été écouté. Une paix qui exige l’oubli est une paix précaire. Elle contient en elle les germes de sa propre rupture.

La seconde fragilité est institutionnelle. Elle touche à la posture de l’État face à ces groupes armés. Trop longtemps l’État haïtien a oscillé entre deux extrêmes l’inaction et la répression désordonnée. L’inaction a nourri l’expansion des bandits leur permettant de se substituer à l’autorité publique dans certains territoires. La répression lorsqu’elle survient est souvent perçue comme tardive mal coordonnée voire arbitraire. Dans cette oscillation l’État perd en crédibilité et avec elle sa capacité à incarner une alternative.

Or la paix ne peut se construire sans un État légitime capable non seulement de désarmer mais aussi de proposer un horizon. Répondre à ces bandes organisées uniquement par la force sans stratégie de réintégration revient à traiter les symptômes sans s’attaquer aux causes. Mais dialoguer sans lignes rouges claires sans justice sans réforme profonde des institutions revient à institutionnaliser l’impunité. Là encore l’équilibre est fragile presque insaisissable.

Ce qui se joue en Haïti dépasse donc la simple question sécuritaire. Il s’agit d’un test politique et moral. Peut on reconstruire une société lorsque les frontières entre victimes et bourreaux sont brouillées par la misère mais durcies par la violence. Peut on exiger la paix sans offrir la justice ou imposer l’ordre sans restaurer la confiance.

La réponse si elle existe ne viendra ni des slogans ni des solutions importées. Elle exigera un travail de fond patient souvent ingrat. Reconstruire les institutions réhabiliter les quartiers abandonnés redonner aux jeunes des alternatives crédibles à la violence. Elle exigera aussi du courage celui de nommer les crimes de juger quand il le faut mais aussi de tendre la main lorsque cela est encore possible.

La paix en Haïti ne tient pas seulement à l’absence de projectiles. Elle dépend de la capacité de l’État à résoudre cette double tension sans céder à la facilité. Réconcilier sans trahir la mémoire et rétablir l’autorité sans sombrer dans la brutalité. Entre ces deux abîmes il n’y a pas de chemin tout tracé seulement une ligne étroite incertaine mais nécessaire.

Ludy Barbson Jean Marie

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