Le récent panneau d’affichage du Conseil National de Désarmement, Démantèlement et Réinsertion (CNDDR), invitant les groupes armés à « déposer les armes », a déclenché une vague de réactions critiques en Haïti. Présentée comme une campagne de sensibilisation en faveur de la paix, cette initiative a surtout été perçue par une partie importante de la population comme le reflet d’une profonde impuissance institutionnelle face à la crise sécuritaire.
Au-delà du slogan lui-même, la controverse révèle un malaise beaucoup plus profond, celui du fossé grandissant entre le discours officiel et la réalité quotidienne vécue par les citoyens. Dans un contexte marqué par l’expansion des groupes armés, les enlèvements, les déplacements forcés et l’effondrement progressif de l’autorité publique, un simple appel affiché sur un panneau publicitaire apparaît, pour beaucoup, déconnecté des urgences du terrain.
Une communication en décalage avec la réalité
L’indignation suscitée par ce billboard repose essentiellement sur son inadéquation avec la situation sécuritaire actuelle. Dans plusieurs régions du pays, des quartiers entiers échappent au contrôle de l’État, tandis que la population vit sous la menace permanente des violences armées.
Dans ce contexte, demander publiquement à des groupes criminels de renoncer volontairement à leurs armes donne l’impression d’un État qui ne dispose plus des moyens nécessaires pour imposer son autorité. Pour de nombreux observateurs, cette campagne traduit moins une stratégie efficace de désarmement qu’un aveu implicite de faiblesse institutionnelle.
La critique ne vise donc pas uniquement la forme du message, mais surtout ce qu’il symbolise, un pouvoir public qui semble privilégier la communication symbolique là où la population attend des actions concrètes et visibles.
Les limites d’une approche uniquement symbolique
Le CNDDR a pourtant pour mission officielle de conduire des programmes de désarmement, de démantèlement et de réinsertion. Sur le plan théorique, la démarche de sensibilisation peut s’inscrire dans une logique préventive légitime.
Cependant, dans un contexte où les groupes armés tirent profit du chaos sécuritaire, beaucoup doutent de l’efficacité d’un appel moral sans mécanisme coercitif réel. L’expérience récente du pays montre que ces organisations prospèrent surtout grâce à l’affaiblissement des institutions, à l’impunité et aux crises politiques successives.
Dès lors, une campagne de communication, aussi bien intentionnée soit-elle, ne peut produire de résultats durables en l’absence d’une stratégie globale combinant action policière, justice fonctionnelle, contrôle territorial et politiques sociales crédibles.
Une crise de confiance envers les institutions
La polémique autour du billboard du CNDDR met également en lumière l’érosion du crédit accordé aux institutions publiques. Une grande partie de la population ne rejette pas l’idée du désarmement en elle-même ; elle doute plutôt de la capacité réelle de l’État à appliquer ses propres engagements.
Cette perte de confiance transforme alors les campagnes officielles en objets de dérision ou de frustration. Là où les autorités souhaitent transmettre un message d’espoir, beaucoup de citoyens y voient plutôt le signe d’un État dépassé par l’ampleur de la crise.
Le panneau devient ainsi le symbole d’un décalage profond entre la parole institutionnelle et l’expérience concrète des Haïtiens confrontés quotidiennement à l’insécurité.
La paix ne peut reposer sur des slogans
La situation actuelle rappelle qu’aucune paix durable ne peut être construite uniquement à travers des messages de sensibilisation. La restauration de la sécurité exige des institutions solides, une justice capable de faire respecter la loi, une stratégie cohérente de reconquête territoriale et une volonté politique claire.
En cherchant à promouvoir le désarmement par voie d’affichage, le CNDDR a involontairement mis en évidence les limites de l’action symbolique face à une crise devenue structurelle. Dans l’Haïti d’aujourd’hui, la population attend moins des slogans que des mesures concrètes capables de rétablir l’autorité de l’État et de garantir sa sécurité.
Ludy Barbson Jean Marie



