Le poète et chanteur petit-goâvien Kenson Lochard a réalisé la première vente et signature de son premier livre intitulé Mannigèt, un recueil de poèmes créoles écrit avec parcimonie. Paru cette année aux éditions Couleur d’Encre, la vente-signature a eu lieu le 5 juillet à l’auditorium de l’EFA-CAP, à Petit-Goâve.
Slam et diction de poèmes ont animé cet après-midi où les amants de la poésie ont eu, pour la première fois, droit à un texte qui dispose de toutes les veines productrices d’un poète haïtien publiant dans la trentaine et pour qui « écrire en créole traduit un certain engagement pour faire vivre la langue et hausser le drapeau de notre identité ».
La poésie est une mœurs nationale. Les viveurs de la ville s’en servent pour faire valoir leurs rages de vivre et dénoncer au rythme d’une créativité et d’un engagement par la parole. La poésie est permise à tout le monde. À titre d’exemple ? Une question que je corrige par ceci : le poète petit-goâvien, Kenson Lochard, en poésie, enseignement et Jahman en musique, publie son premier recueil de poèmes après plus d’une dizaine d’années d’expérience.
« Lajistis s on tchovi
Twounanmanch mete sou graj
Flè pa fatra
Fatra se flè
Ki dekore lajistis
Pou nwit ka senyen jou », ici le système judiciaire est fouetté en un simple poème. C’est bien là, la plus belle des bontés dans la poésie : la concision.
Lyrisme tantôt violent, tantôt perturbateur, Mannigèt fait comme tout poète et agit avec un langage poétique travaillé à base de musique et de tirades d’un adjuvant d’une pièce mal taillée. Un texte de poids pour le panorama de notre poésie créole.
Dans le poème titré PÒTOPRENS, la plume de l’enseignant qui a fait de la musique son moyen de combat avec ses meringues carnavalesques maintenant la poésie nous plonge dans un lieu de mort, de danger et de peur. Pòtoprens, là où il fait noir.
« Emoraji wodegre
Boul san
Mache pwomennen
Nan tout trip Pòtoprens
Pòtoprens g on maklouklou
Ki twòp pou fouk li
Leta tanmen boule plim-poul »
Jah a choisi le créole pour mener son combat de poète
Il est clair que l’on arrive à mieux aller vers l’autre quand on s’exprime à travers un code par la langue vernaculaire (ici, le créole). Tout au long de sa carrière d’artiste, de professeur et de publiciste dans la ville de Petit-Goâve, son engagement à écrire dans cette langue a été vérifié. Ce texte le démontre. Son travail sur la langue est fait. Il a su bien utiliser son ars poetica et son Verbe créole de haut culte. La question (ce n’est pas banal : le choix de langue en écriture est souvent politique) revient maintenant : d’où vient ce souci de publier son premier livre en créole, à cet âge aussi ? Est-ce une position pleinement choisie de par son intérêt à faire parler la langue créole en boudant « la demie, la langue l’autre » (Rodney Saint-Éloi, Passion Haïti), c’est-à-dire le français ? En réponse, Jahman nous dit : « Quand le peuple et la langue maternelle font la paire, la parfaite lumière brille afin de dissiper la nuit du cerveau. » Il faut, dit-il, « dire au patient dans sa propre langue le traitement qui lui est nécessaire », ajoute-t-il. En somme : « écrire en créole, c’est hausser le drapeau de notre identité et combattre l’ignorance ». Un acte d’engagement qui dit son nom.
On ne sait pas encore pourquoi Rimbaud s’est converti au catholicisme, mais en poésie, la religion est toujours bien mal vue. Si pour le savant elle est l’opium du peuple, chez le poète elle est une dose destructive issue des idées des dominants (semblerait-il).
« Relijyon gen kalman
Pou l fè w kalma kalma
Vin dous dous
K on rapadou
Koukouman anba lide grat-chodyè » (Medikaman Relijyon).
La langue créole, la justice, l’éducation, la religion, l’amour, la mort, l’État et les gangs : tous ces sujets sont en images dans le texte. Images de révolte. D’amour. De haine. Et de rage.



