Le féminisme haïtien : un parcours et un avenir prometteurs ? Entretien avec Sherley Pierre

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En Haïti, le combat féministe s’inscrit dans une lutte continue pour l’égalité des droits et la reconnaissance du rôle des femmes dans la société. Malgré des avancées significatives, les inégalités persistent, et de nombreuses militantes s’engagent quotidiennement pour un avenir plus juste. Nous avons rencontré Sherley Pierre, une voix montante du féminisme haïtien, qui nous partage sa vision et ses réflexions sur les défis et les perspectives du féminisme dans le pays.

NAM : Salut Sherley. Pouvez-vous vous présenter et nous parler un peu de votre engagement féministe ?

S.P : Je suis Sherley Pierre, étudiante finissante en Sciences Comptables à l’UPSEJ (Université Publique du Sud-Est à Jacmel) et en Lettres. Je suis présidente de la commission culturelle de la Golden Team Haïti, présentatrice de la rubrique « Parlons Nouveau » sur la radio Groove FM à New York, membre du cénacle des Journalistes du Sud-Est, écrivaine, membre de quelques clubs de lecture et de débat, et également membre de la commission du carnaval 2025 de la jeunesse à Jacmel. Je suis également saxophoniste, entre autres.
Mon engagement féministe découle de ma volonté d’agir pour le changement et d’avoir un impact positif sur ma communauté. En tant que femme active dans plusieurs domaines, j’ai constaté les défis auxquels nous faisons face et l’importance de lutter pour l’égalité des droits et des opportunités.

NAM : Comment définiriez-vous le féminisme haïtien actuellement ?

S.P : Le féminisme haïtien est un mouvement en pleine transformation. Il ne se limite pas à une simple revendication des droits des femmes, mais vise également à combattre les inégalités systémiques, la violence basée sur le genre et l’exclusion économique. Il est marqué par des luttes spécifiques, comme l’accès des femmes aux postes de décision, la reconnaissance du travail domestique et la protection contre les violences.

NAM : Quelles sont les grandes étapes de l’histoire du féminisme en Haïti qui vous ont marquée ?

S.P : L’obtention du droit de vote en 1950 est une étape historique, menée par des figures emblématiques comme Yvonne Hakim-Rimpel. Les années 1980 et 1990 ont aussi été marquées par l’essor de plusieurs organisations féministes, jouant un rôle clé dans la défense des droits des femmes, notamment après la dictature des Duvalier.

NAM : Quelles figures du féminisme haïtien vous inspirent ?

S.P : Je suis profondément admirative de Myriam Merlet, Magalie Marcelin et Anne-Marie Coriolan, trois militantes ayant consacré leur vie à la lutte pour les droits des femmes. Elles ont laissé un héritage précieux, particulièrement en matière de lutte contre les violences faites aux femmes et de promotion du leadership féminin.

NAM : Quels ont été les acquis majeurs du féminisme en Haïti ?

S.P : La reconnaissance du droit de vote et de participation politique des femmes.
La mise en place de lois contre la violence conjugale et les discriminations de genre.
L’émergence de femmes leaders dans des sphères auparavant dominées par les hommes.
Une prise de conscience collective accrue sur les droits des femmes, même si le chemin reste encore long.

NAM : Quels sont les principaux obstacles auxquels les femmes haïtiennes font encore face ?

S.P : La précarité économique, qui limite leur indépendance financière.
La faible représentation dans les instances de décision.
Les violences basées sur le genre, qui restent un fléau préoccupant.
Le manque d’accès aux soins de santé, à l’éducation et aux opportunités professionnelles.
Les stéréotypes et normes sociales freinant l’émancipation des femmes.

NAM : Quel rôle joue l’éducation dans l’émancipation des femmes ?

S.P : L’éducation est la clé du changement. Une femme instruite est mieux armée pour défendre ses droits, accéder à des opportunités et devenir autonome. Elle permet aussi de briser le cycle de la pauvreté et de renforcer la participation des femmes à la vie économique et politique.

NAM : Existe-t-il différentes visions du féminisme en Haïti ?

S.P : Oui, on distingue plusieurs courants :

  • Un féminisme radical, qui prône une refonte complète des structures patriarcales.
  • Un féminisme modéré, axé sur la sensibilisation et l’éducation.
  • Un féminisme intersectionnel, qui inclut les problématiques de classe, de couleur de peau et d’orientation sexuelle.

NAM : Certaines personnes accusent le féminisme de promouvoir d’autres agendas, notamment l’homosexualité. Que répondez-vous à cette critique ?

S.P : Le féminisme défend avant tout les droits fondamentaux de toutes les femmes, indépendamment de leur orientation sexuelle ou identité. L’égalité ne devrait pas être sélective. Lutter pour les droits des femmes ne signifie pas exclure certaines d’entre elles en raison de leur mode de vie.

NAM : Comment le féminisme peut-il inclure toutes les femmes haïtiennes, quelles que soient leurs croyances ou orientations ?

S.P : Le féminisme doit être inclusif et adapté aux réalités haïtiennes. Il doit tenir compte des différences culturelles et sociales, tout en trouvant un terrain d’entente autour des valeurs communes comme la lutte contre la violence et l’injustice.

NAM : À quoi ressemblerait un féminisme efficace en Haïti aujourd’hui ?

S.P : Un féminisme haïtien adapté devrait :

  • Être ancré dans les réalités économiques et sociales du pays.
  • Encourager l’éducation et l’entrepreneuriat féminin.
  • Mobiliser autant les hommes que les femmes dans la lutte pour l’égalité.
  • Prioriser des actions concrètes comme l’accès aux financements pour les femmes, la lutte contre les violences et la promotion du leadership féminin.

NAM : Quelles actions concrètes faudrait-il mettre en place pour renforcer les droits des femmes en Haïti ?

S.P : Renforcer les lois contre les violences faites aux femmes et veiller à leur stricte application.

  • Encourager la scolarisation et la formation professionnelle des filles.
  • Sensibiliser dès l’école à l’égalité des sexes.
  • Soutenir les initiatives féminines via des programmes de financement et de mentorat.

NAM : Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes filles haïtiennes qui hésitent encore à s’engager dans la lutte pour leurs droits ?

S.P : Votre voix compte, votre place est légitime. Ne laissez personne vous faire croire que vous êtes inférieure ou que vous ne méritez pas d’être entendue. L’histoire a prouvé que les femmes haïtiennes sont fortes et capables de changer les choses. Engagez-vous, même à votre échelle, car chaque action compte. Comme le dit la Golden Team Haïti : « Rien n’est trop difficile pour la jeunesse. »

NAM : Merci Sherley et bonne besogne.

S.P : Merci Nam-Haiti.

L’histoire du féminisme en Haïti est marquée par des luttes courageuses et des avancées significatives. Mais les défis restent nombreux et nécessitent un engagement constant. À travers des figures inspirantes comme Sherley Pierre, une nouvelle génération de militantes poursuit le combat, consciente que l’égalité des sexes est un enjeu fondamental pour le développement du pays. Plus qu’une revendication, le féminisme haïtien est un projet de société qui, pour être efficace, doit être inclusif, pragmatique et ancré dans les réalités du pays.

Suivi de cette interview : NAM-Haïti vous propose un panorama historique du féminisme haïtien. Une initiative pour saluer le courage et les réalisations des femmes haïtiennes à travers le temps, et aussi pour encourager les plus jeunes à s’impliquer dans la lutte du féminisme en Haïti.

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